Réflexions sur le Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire

Petit diaporama illustrant mon article. Cliquez sur une photo, puis sur la flèche en bas à droite...

par Michel AYMERICH

 

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. » (Aimé Césaire)

 

« ô lumière amicale

 ô fraîche source de la lumière

ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole

 ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité

 ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel

 mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre

 gibbosité d'autant plus bienfaisante que la terre déserte

 davantage la terre

 silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre

 ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour

 ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'œil mort de la terre

 ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale

 

« elle plonge dans la chair rouge du sol

 elle plonge dans la chair ardente du ciel

 elle troue l'accablement opaque de sa droite patience.

 

« Eia pour le Kaïlcédrat royal !

 Eia pour ceux qui n'ont jamais rien inventé

 pour ceux qui n'ont jamais rien exploré

 pour ceux qui n'ont jamais rien dompté

 

« mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de toute chose

 ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose

 insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde

 véritablement les fils aînés du monde

 poreux à tous les souffles du monde

 aire fraternelle de tous les souffles du monde

 lit sans drain de toutes les eaux du monde

 étincelle du feu sacré du monde

 chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !

 Tiède petit matin de vertus ancestrales

 

« Sang ! Sang ! tout notre sang ému par le cœur mâle du soleil

 ceux qui savent la féminité de la lune au corps d'huile

 l'exaltation réconciliée de l'antilope et de l'étoile

 ceux dont la survie chemine en la germination de l'herbe !

 Eia parfait cercle du monde et close concordance !

 

 « Écoutez le monde blanc

 horriblement las de son effort immense

 ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures

 ses raideurs d'acier bleu transperçant la chair mystique

 écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites

 écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement

 Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs ! »

 (Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal, 1939 (extrait)

©Présence Africaine)

 

Ce poème, extrait de Cahier d'un retour au pays natal, a été écrit en 1939, alors même qu'il ne faisait pas bon d'être Noir (« nègre »), que les Noirs de tous les pays étaient largement considérés comme intellectuellement inférieurs, situés quelque part entre « l'homme moderne » (Blanc, il s'entend) et ses ancêtres « archaïques » (Néandertaliens ou Australopithèques, voire Anthropoïdes... !).

Le Cahier d'un retour au pays natal se veut une défense non seulement des Noirs d'Afrique bâtisseurs d'empires (il rappelle l'existence des amazones du roi du Dahomey, des princes de Ghana avec huit cents chameaux, des docteurs à Tomboucthou, d'Askia le Grand, des architectes de Djenné, des Madhis et guerriers ), mais aussi, chose rare alors, comme on peut le lire dans cet extrait, des peuples de Chasseurs-cueilleurs...

 Il fut en ce sens largement en avance sur son temps en ce qu'il annonce (ce qui à son époque était encore loin d'être un constat) la crise de la domination de la Nature et par conséquent la crise de la domination sur l'Homme lui-même qui il faut le rappeler encore et encore, le souligner, le marteler, est une partie intégrante de celle-ci. L'Homme est un animal appartenant à la classe des mammifères, plus précisément un primate et l'un des cinq membres actuels de la famille des Hominidés...

 

"Ils me font penser aux hommes de Cro-Magnon..."

Une fois, je regardais un documentaire sur les Papous de Guinée en présence d'un Burkinabé. Et celui-ci eut la remarque suivante : «Ils me font penser aux hommes de Cro-Magnon...» Cela fut dit avec un ton condescendant. Les Pygmées ne font-ils pas l'objet de discriminations de la part de Noirs africains appartenant aux autres ethnies ? Les exemples ne sont pas rares. N'y a t-il pas également des Noirs antisémites? La Nation of Islam de Farrakhan [1] en est un exemple... Car, hélas, il faut le dire, trop nombreux sont aujourd'hui ceux des Noirs d'Afrique et d'ailleurs qui préfèrent se démarquer des peuples «multicolores» de chasseurs-cueilleurs encore existants afin de souligner assidûment le rôle «des Noirs» dans la création de royaumes et d'empires (le royaume du Dahomey et l'empire égyptien, par ex.), ne voyant pas que ce faisant, par la manière dont ils le font, ils intériorisent la culture mortifère de la domination sur la Nature et sur les peuples restés «naturels» («Ceux-qui-laissent», comme les dénomment pertinemment Daniel Quinn dans son roman «Ishmaël»). Celle-là même qui a été utilisée pour justifier le développement massif d'un esclavage déjà pratiqué par les fondateurs ou/et les acteurs de tous ou du moins d'un nombre significatif de ces empires.

 

Prendre la place des Blancs

 Ils se font ainsi la courroie de transmission zélée des différents impérialismes et types d'impérialismes [2], et souvent les zélateurs de l'anéantissement de la Nature. Ils ont remplacé les anciens colons dans l'entreprise de parachèvement de la liquidation des derniers éléments culturels hérités des Chasseurs-cueilleurs comme des dernières cultures de Chasseurs-cueilleurs elles-mêmes. Et ce qui va de pair avec, ils poursuivent la destruction des écosystèmes et des espèces végétales et animales non-humaines. Participant ainsi à la sixième grande extinction d'espèces, la plus rapide ayant jamais existé et la première provoquée par les représentants d'une seule espèce...

 A sa façon, sans avoir saisi le fonds réel des origines de l'esclavage, de la colonisation et du racisme qui plonge ses racines dans l'exploitation des animaux non-humains par l'animal humain, Césaire dénonçait par la voix du roi Christophe cette propension à seulement occuper la place, sans entreprendre de modifier fondamentalement le rapport d'oppression et d'exploitation existant.

 « Ah, il est tant de mettre à la raison ces nègres qui croient que la révolution ça consiste à prendre la place des blancs et continuer en lieu et place, je veux dire sur le dos des nègres à faire le blanc. » (CÉSAIRE Aimé, Acte II Scène 3, La tragédie du roi Christophe, p. 84, Paris, Présence Africaine, 1997.)

 La vraie division de l'humanité, celle qui permet de conceptualiser, d'expliquer, de trouver la solution aux maux qui l'assaillent, n'a pas été et n'est pas fondamentalement la division raciale qui oppose artificiellement Noirs et Blancs. Elle est bien plus celle qui oppose les participants conscients ou inconscients aux deux histoires fondamentales illustrées par le schéma présenté dans le diaporama ci-dessus : l'histoire de « Ceux-qui-prennent », commencée il y a 10.000 ans, opposée à celle de « Ceux-qui-laissent » qui plonge ses racines dans la nuit des temps... (Voir mon article: http://www.michel-aymerich.com/2013/07/03/l-humanit%C3%A9-ce-sont-%C3%A9galement-les-peuples-de-chasseurs-cueilleurs/)

 

La poignée de secours...

 Il s'agit maintenant pour nous et tous ceux qui renient consciemment le parcours fatal commencé avec la révolution néolithique (début de l'imposition progressive de l'agriculture totalitaire) d'inventer une sortie collective vers la survie commune de notre espèce et des autres espèces qui nous sont liées par la force des choses.

 Pour ce faire, il faut nous appuyer sur les conquêtes démocratiques universelles et les acquis scientifiques. Mais aussi, il nous faut, comme l'un des moments nécessaires de la sortie de la barbarie contemporaine, revaloriser les cultures et les éléments culturels encore existants ici et là en Afrique, en Océanie, en Australie, en Asie, en Amérique hérités du passé et du présent des chasseurs-cueilleurs. 

L'un des aspects de ces cultures est qu'elles respectent la pluralité du vivant, n'en criminalisant pas une partie sous le prétexte fallacieux et écologiquement infondé qu'elle serait « nuisible » ! Ce faisant, elles ne s'octroient pas le droit usurpé de procréer dans le but de rester concurrentielles...

Le but est de nous orienter vers une alternative à même de nous réconcilier en tant qu'espèce avec les autres membres de la communauté du vivant. Cioran avait écrit que « L'homme est un animal qui a trahi, l'Histoire est sa sanction ».

 Nous devons nous réorienter vers une sortie hors du cours désastreux de l'histoire anthropocentrique et vers un état de l'Histoire qui sera une négation de la négation. Dialectique qui toutefois ne garantira pas que le résultat sera en tous points « supérieur » au point de départ, mais assurera par contre notre survie et, peut-être, nous permettra de restaurer de nombreux écosystèmes et d'assurer un nouveau départ aux espèces existantes...

 « Marx dit que les révolutions sont les locomotives de l'histoire universelle. Mais peut-être en est-il tout autrement. Peut-être que les révolutions sont la poignée de secours sur laquelle tire le genre humain afin de stopper le train qui l'emporte. » (traduit de Walter Benjamin, « Notes sur le concept d'histoire » [Notizen zu: Über den Begrif der Geschichte] par moi-même)

 

Notes:

 [1] Rappelons, par ailleurs, que Betty Shabazz, l'épouse de Malcolm X, a publiquement accusé Farrakhan d'un rôle dans le meurtre de son époux...

[2] Il n'y a pas seulement le type d'impérialisme des pays capitalistes développés (« l'Occident ») exportateurs de capitaux et s'efforçant par la combinaison de différentes formes d'interventions de maintenir et d'étendre leurs sphères d'influence, il y a aussi le type d'impérialisme caractérisé par l'importance de l'idéologie politico-religieuse (combinant parfois également l'exportation de capitaux) d'un des centres concurrents des islamismes d'obédience sunnite et chiite...

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Commentaires : 2
  • #1

    GUILLAUME (lundi, 19 août 2013 12:33)

    c'est vrai que C&s

  • #2

    ibn (mercredi, 03 mai 2017 12:30)

    relevez deux métaphores et trois anaphore dans ce poeme !!