"Mon" Serpent-lime de Crosse

Serpent-lime de Crosse (Mehelya crossi) © Michel Aymerich.
Serpent-lime de Crosse (Mehelya crossi) © Michel Aymerich.

Diaporama sur la capture du Serpent-lime de Crosse

Le serpent-lime de Crosse

J'étais dans ma case et me préparais à aller me coucher sur mon lit de camp quand j'entendis la voix de mon ami Wang Wei. Il me criait: «Mamba noir! Mamba noir!» Je me rhabillai en toute vitesse, ouvris la porte de ma case, sortis et le suivis à la «base des Chinois» qui se trouvait toute proche. Base de la société CRCC (China Railway Construction Corporation) qui travaille là-bas à préparer le terrain pour la future construction d'une ligne de chemin de fer...

J'avais pensé à prendre avec moi mes lunettes de protection. Peut-être était-ce un cobra cracheur (Naja nigricollis). Un serpent de couleur noire, dont je savais que quelques-uns rodaient dans les parages. Un exemplaire tué m'avait été ramené peu de temps auparavant. Dans tous les cas, ce n'était probablement pas un mamba, Wang Wei voyant des mambas dans chaque serpent vu. Le serpent est vert, c'est un mamba vert. Il est noir, c'est un mamba noir. Il ne savait pas que les mambas sont rares et discrets, et qu'en Guinée nombreuses sont les espèces ophidiennes, qui plus est majoritairement inoffensives. J'amenai avec moi également un sac et une lampe. C'était suffisant. L'improvisation et mes mains feraient le reste...

Quand j'arrivai, des ouvriers guinéens m'indiquèrent où s'était caché le serpent. Il s'était mis entre de gros sacs de ciment entassés les uns sur les autres. Je vis quelque-chose comme 20 cm de son corps. C'était un serpent d'apparence gris-noir. En fait, il m'apparaissait plus noir qu'il n'était car c'était la nuit. En réalité, il s’avérera à la lumière du jour qu'il était de couleur gris foncé. J'écartai alors un sac et parvins à le saisir rapidement par la queue, avant qu'il ne puisse partir, puis parvins à lui immobiliser la tête après que plusieurs sacs furent dégagés.

J'ouvris sa gueule pour déterminer s'il s'agissait d'un serpent venimeux. Je ne constatais la présence d'aucun crochets. Toutes les manipulations que j'effectuais s'avérèrent étonnamment aisées. Le serpent ne montra pas une once d'agressivité. Concept inadéquat, j'en conviens. Car comment en toute logique parler de «l'agressivité» d'un animal que l'on capture et dont on pourrait s'attendre à ce qu'il se rebiffe en toute légitimité ? Cela reviendrait à accuser d'agressivité une femme qui se défendrait d'une tentative de viol. Je m'oppose à adopter, lorsqu'on parle d'un serpent quel qu'il soit, un point de vue similaire à celui d'un violeur...

J'avais toutefois attenté à sa liberté pour le sauver en l'éloignant et plus tard le relâcher quand l'occasion se présenterait. La société Rio-Tinto a heureusement interdit à ses partenaires contractuels de tuer les serpents. Ceci expliquant cela. Mais à le laisser là, vivre sa vie à chasser les souris à proximité des hommes, c'était risquer sérieusement de le laisser se faire tuer clandestinement...

Une fois rentré à la case, je déterminai à quelle espèce il appartenait. J'avais emporté en Guinée deux ouvrages sur les serpents, dont le Guide des Serpents d'Afrique Occidentale de Jean-François Trape & Youssouph Mané. C'était un Serpent-lime de Crosse (Mehelya crossi), espèce aglyphe absolument non venimeuse. L'adjectif «aglyphe» se rapporte aux serpents dépourvus de tout appareil venimeux. Le Serpent-lime porte bien son nom. Sa colonne vertébrale est parfaitement visible, à la manière d'une ligne de crête commençant au niveau de la nuque et se terminant au bout de la queue.

La couleuvre confirmera son comportement -elle ne tenta jamais de mordre!- le lendemain et les quelques jours qu'elle passa en détention salvatrice dans un sac jusqu'à ce que je puisse la libérer loin des hommes. Chaque fois que je la sortais, afin qu'elle puisse s'abreuver dans une coupole que je lui présentais, je pouvais, en effet, constater sa complète placidité. Le jour enfin venu de sa remise en liberté, transportée à une vingtaine de km parcourus en moto avec mon guide malinké Adama, je la relâchai. Elle disparut alors sous la végétation sans empressement, mais sachant ce qu'elle faisait. Comportement qui fut à l'opposé de celui du Boïga de Blanding, serpent arboricole qui c'était éloigné de branches en branches toujours plus hautes. Le Serpent-lime, lui, se comporta comme un serpent terrestre. Je ne peux que souhaiter à ce serpent de ne pas connaître le sort de nombreux de ses congénères[1]...

[1 Voir mon article: En Guinée, une faune menacée]

Michel AYMERICH 

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Commentaires : 4
  • #1

    Bullguard (vendredi, 27 décembre 2013 15:55)

    Je n'avais jamais réfléchi au concept du violeur et je dois dire que je trouve ça tout simplement génial. J'ai beaucoup apprécié de lire votre article. Certes on sent l'homme calme et posé qui sait ce qu'il fait mais dont les premiers mots ou pensées ne sont pas : "un serpent = vite danger = vite le tuer pour ensuite l'identifier" !
    Et pour une fois contrairement à toutes ces émissions américaines stupides au possible, on a la preuve qu'un homme ne risque pas la mort chaque fois qu'il croise un animal...
    En tout cas, merci à vous pour ce partage ! :)

  • #2

    Remiquis (vendredi, 27 décembre 2013 22:23)

    Article très bien écrit et fort plaisant à lire. Beaucoup de potentiel.

  • #3

    0 Mr.AYMERICH (mardi, 06 septembre 2016 10:52)

    Cher Monsieur, je vous félicite pour votre magnifique reportage sur le faune guinéenne - j'ai
    vécu à KINDIA dans les années 60 - j'allais régulièrement me promener dans la brousse, au
    voile de la mariée (site superbe) où il y avait beaucoup de papillons et d'insectes mais aussi
    des serpents - des chimpanzés qui venaient se désaltérer sous la cascade - je travaillais à cette
    époque à PASTORIA où l'on prélevait les venins pour la fabrication de sérums antivenimeux
    que de souvenirs !! je constate à travers vos articles que toute cette faune n'est pas protégée, c'est hélas le cas dans tous les pays où les habitants manquent de nourriture - la
    Guinée depuis l'indépendance ne s'est guère soucier de son environnement ... je n'ai jamais oublié ce beau pays à la végétation luxuriante - j'avais alors 25 ans -j'en ai aujourd'hui 80 ! encore bravo pour vos reportages qui m'ont permis de redécouvrir ces
    régions avec leur diversité - bien cordialement .Maud MILLET

  • #4

    Michel Aymerich (jeudi, 02 février 2017 21:12)

    Je vous remercie,
    Oui, hélas, la situation s'est dégradée et je pense qu'elle continuera à se dégrader en cette absence de réponse aux problèmes de la population et d'un mélange d'indifférence et d'impuissance relative face au défi posé par cette nature en voie rapide d'appauvrissement.
    Je pense que le développement du tourisme et notamment d'un tourisme naturaliste digne de ce nom serait l'une des réponses à apporter à ce défi.
    Mais je ne suis pas un décideur...