Chinois et serpents...

Avec Ptyas korros © Michel Aymerich
Xinghe avec une couleuvre...

J'ai réalisé une série de photos, lors de trois séjours de quatre semaines dans le sud de la Chine. Le premier en septembre/octobre 2012. Le second du 20 juillet au 17 août 2016 dans différentes provinces à Guangzhou (GUANGDONG); Wuyishan (FUJIAN); Shangrao (JIANGXI); Anqing, Hefei et Lu'an (ANHUI); Mangshan près de Chenzhou (HUNAN); Luzhai près de Liuzhou (GUANGXI). Le dernier du 23 mai au 21 juin dans les provinces du YUNNAN et de nouveau du GUANGXI...

Diaporama (photos réalisées en septembre-octobre 2012) et article...

Chinois et serpents...

Ophiophagus hannah  © Michel Aymerich
Cobra royal

De Guangzhou à Guilin

Après un court séjour passé avec mon amie Chen Xinghe dans l'immense ville de Guangzhou (Canton), troisième plus grande ville de Chine avec ses 12,7 millions d'habitants, nous nous rendons en autocar à Guilin dans la région autonome Zhuang du Guangxi. Là, nous louons une chambre d'hôtel dans une grande avenue, pas très éloignée de la gare routière.

 

Chaque jour, nous nous rendons hors de la ville. Nous parcourons à pieds quelques centaines de mètres et ensuite prenons un bus en direction de Yangshuo. Nous roulons toujours entre une cinquantaine et une soixantaine de km, puis à notre demande le chauffeur nous dépose sur le bas côté de la route. Là où nous le désirons ! Pour retourner sur Guilin, il nous suffira de faire arrêter un des nombreux autocars qui sillonnent la route. Ceci est très pratique...

 

Je choisis les endroits en fonction de leur aspect apparent. Plus la nature me semble indemne de présence humaine dévastatrice, moins il y a de villages aux alentours, plus j'ai tendance à jeter mon dévolu sur le lieu. Après plusieurs tentatives qui correspondent à autant de jours de trouver le milieu adéquat où je pourrais photographier mes pensionnaires du moment et en outre me faire filmer par Xinghe avec un Cobra royal, je finis enfin par trouver un environnement qui me plaît. Les jours suivants, nous reviendrons à cet endroit. Jusqu'à ce que je parvienne à photographier chaque représentant des espèces en ma possession passagère. Ce sont deux Vipères des bambous (Trimeresurus stejnegeri) et une vipère, appelée "habu" (Trimeresurus mucrosquamatus); deux couleuvres, l'une (Eurypholis (= Cyclophiops) major ) au vert splendide et une Couleuvre de Jade (Elaphe mandarina), véritable bijou vivant; un Bongare fascié (Bungarus multicinctus); un Cobra chinois juvénile (Naja atra) et un Cobra royal (Ophiophagus hannah) encore jeune - le plus fascinant de tous !

 

Ces séances de prises de vue nous donneront l'occasion d'apprendre par une paysanne qui passait par là que son fils détenait des serpents. Peu de temps après, son adresse dans un village notée par mon amie, nous partîmes rencontrer cet homme. Quelle aventure ce fut de parvenir jusque là-bas! Si à l'aller nous pûmes faire de l'auto-stop, le retour, nous le fîmes à pieds... Une occasion sur plus de 15 km d'admirer la campagne chinoise dans cette belle région parsemée de monts karstiques végétalisés... Ce fut l'opportunité d'acquérir un magnifique Cobra chinois adulte et une couleuvre (Ptyas korros). Par cet acte, nous leur aurons sans doute évité de terminer dans un plat ou de finir plongés dans de l'alcool... J'ai pu ainsi les photographier pour ensuite les relâcher dans leur biotope, là où leurs chances de survie me paraissaient les meilleures. Le cobra s'enfoncera lentement, tranquillement, avec majesté sous des buissons protecteurs. Nous le suivrons du regard jusqu'à ce qu'il disparaisse de notre vue pour laisser ce souvenir inoubliable d'un serpent dont on pouvait imaginer sa jouissance à regagner cette liberté, dont il avait été privé au risque de la perdre à jamais.

 

Des paysans passent, mais ne s'enfuient pas...

Ce séjour en Chine m'aura permis de constater que comparativement aux pays que je connais un tant soit peu (France, Allemagne, Maroc, Russie, Guinée), la phobie des serpents y est bien moindre. Leur statut est à n'en pas douter très différent dans l'imaginaire de nombreux Chinois, du moins à la campagne. Certes la géographie du pays est immense et sa population est réputée par son nombre. Peut-être existe-t-il des différences régionales. Mais ici, dans ce sud de la Chine, le rapport aux serpents m'est apparu plutôt décontracté.

 

Ainsi, je photographie un Cobra royal. Ce serpent me donne plus qu'un autre du fil à retordre. Il exploite toute situation pour tenter de fuir. Des paysans passent par là à ce moment précis, m'observant courant comme un forcené pour rattraper ce cobra extrêmement vif et « batailleur ». Il se rebiffe inlassablement pour me décourager de l'empêcher de reprendre sa liberté. Il se dresse pour impressioner, me charge pour me contraindre à reculer et se retourne promptement pour fuir. Le serpent peut assurément m'échapper. Je m'inquiète des possibles réactions des observateurs de passage. J'avais fait part auparavant à Xinghe de mes inquiétudes. Je crains des réactions de panique, des protestations. Elle m' avait assuré qu'il n'en serait rien. Je fais l'expérience qu' elle a raison ! Les réactions ici sont sans comparaison possible avec celles que j'ai connues au Maroc et en Guinée, mais aussi dans une moindre mesure en France... Dans les deux premiers pays, les réactions sont fréquemment hystériques. Surtout chez les femmes. Et quand elles ne le sont pas, ces réactions sont soit motivées par la peur, soit par un désir de destruction difficilement contenu. Peur et pulsion de destruction sont inextricablement liées. Mais ici, en Chine, du moins dans la province du Guanxhi, pas un paysan ni une paysanne n'aura crié ni ne se sera enfui à la vision d'un cobra... ou d'un autre serpent, inoffensif ou dangereux. Je n'aurai pas entendu : « Mais, tuez-le !». Personne n'aura manifesté un sentiment de dérangement sous quelque forme que ce soit à la présence d'un ophidien à proximité ou dans un champ de cultures.

 

Une fois, alors que nous nous rendions à un emplacement remarqué la veille, nous vîmes une paysanne sur le chemin. Xinghe lui demanda de ma part si elle voyait des serpents. La femme répondit nonchalamment : « Il y a un serpent très venimeux, un serpent rayé, là où je travaille... ». Elle indiqua du doigt un champ tout proche qu'elle venait de quitter le plus tranquillement du monde, son travail dans le champ étant terminé. Et elle ajouta : « Je le vois de temps en temps...». Cette travailleuse des champs n'était nullement dérangée, encore moins épouvantée par la présence du reptile. Peut-être faisait-elle allusion à un bongare, voire un Cobra royal, deux espèces venimeuses présentant une robe rayée. Une autre fois, en un autre lieu, un paysan s'était arrêté en chemin pour m'observer en silence. Je photographiais à ce moment un Cobra chinois (Naja atra) de belle taille. Après m'avoir poliment laissé le soin de terminer mes photos, il se rapprocha et relata qu'il avait vu un exemplaire similaire, de grande taille, non loin de là. Ces Chinois rencontrés ne savaient peut-être pas toujours différencier serpents venimeux et non venimeux, mais l'existence de ces deux catégories allait de soi pour eux. Ce n'est pas du tout le cas dans les campagnes marocaines où souvent j'ai entendu dire que "tous les serpents sont venimeux"... "Tous", sans exception! Et combien de fois n'ai-je pas entendu au Maroc que les serpents non venimeux que je manipulais avaient auparavant craché leur venin... 

 

Un autre paradigme culturel

J'avais le sentiment, en observant ces comportements si distinctement opposés à ceux qu'habituellement je connaissais que ces Chinois témoignaient là d'une évolution culturelle générale qui les avait préservés de l'irrationalité manifeste encore si répandue chez de nombreux membres des sociétés monothéistes [1]. Ces derniers sont encore fréquemment tentés inconsciemment de diaboliser les reptiles. Au premier rang desquels le serpent détrôné par la bible de son statut historique précédent de divinité parmi d'autres que les prosélytes monothéistes avaient décidé d'accabler de tous les maux pour ne laisser qu'un seul dieu omniscient et exclusif, source jalouse de toute chose...

 

L' inconscient culturel dominant en Chine n'est pas imprégné du même imaginaire. Le serpent -symbole phallique par excellence- ne porte t-il pas dans notre aire culturelle une responsabilité dans la déchéance de l'Homme ? Les Chinois n'ont pas d'ancêtres fautifs qui ont été chassés du Paradis. Les petits shorts très courts, laissant parfois deviner une naissance érotique des fesses, portés comme allant de soi par de nombreuses jeunes femmes chinoises ne sont, je pense, pas un hasard. L'absence majeure de harcèlement par les hommes s'inscrit à mon sens dans le même paradigme...

 

Dépasser l'anthropocentrisme destructeur

 Mais si les deux principaux monothéismes qui semblent souvent l'expression exacerbée de l'anthropocentrisme sont largement absents, il n'en reste pas moins que des pratiques encore non respectueuses de la faune et clairement anthropocentriques sont légion en Chine. Bien des animaux sauvages en sont victimes. Les serpents sont élevés pour être mis dans de l'alcool aux prétendues vertus médicinales. D'autres sont capturés dans le même but. Élever ne peut être un palliatif absolu aux captures. Et aucune loi interdisant la capture de serpents sauvages ne résoudra le problème de fonds. Dépasser ces pratiques est là-bas, comme partout dans le monde, un impératif incontournable. Il l'est tant du point de vue éthique -les espèces animales n'étant pas réductibles à des choses simplement animées- que de celui bien compris des intérêts durables de cette autre espèce animale qu'est Homo sapiens sapiens. Claude Lévi-Strauss n'écrivait-il pas avec raison: « N'est-ce pas le mythe de la dignité exclusive de la nature humaine qui a fait essuyer à la nature elle-même une première mutilation, dont devaient inévitablement s'ensuivre d'autres mutilations?».

 

Et cette approche levi-straussienne que je partage de par l'éthique et mes convictions acquises en tant qu'Athée farouche déconstruisant les fondements « moraux » des civilisations basées sur l'oppression des animaux non-humains et humains - une oppression engendrant l'autre -, je ne serais pas surpris qu'une analyse approfondie révèle que sa source est à rechercher pour partie dans le premier monothéisme de l'histoire à travers l'imprégnation familiale et culturelle profonde de l'ethnologue...

 

J'ai des raisons de penser que la Chine, issue d'une autre histoire, est potentiellement ouverte à cet impératif moral et écologique qui renverra un jour les pratiques  pré-écologiques de l'anthropocentrisme au musée international des barbaries.

 

Michel AYMERICH

 

Notes:

 

[1] Lire mon article: Réaction face à une Coronelle girondine massacrée...

 

[2] Voir également la vidéo "Séance photos avec des serpents de Chine"

Voir les onglets: Photos de Chine; Expéditions; Amphibiens et reptiles de Chine

  • Photos de Chine: Voir
  • Expéditions: Voir!
  • Amphibiens et reptiles de Chine: Voir!

"Séances photos de serpents de Chine avec Michel Aymerich". Images tournées par Chen Xinghe

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Commentaires : 3
  • #1

    Baek (dimanche, 09 mars 2014 22:09)

    Magnifique récit d'aventure herpétologique, j'adore !

  • #2

    Gabri (lundi, 10 mars 2014 10:16)

    Beautiful snakes and habitats Michel! I hope to visit China in future!!

  • #3

    enrico (lundi, 16 juin 2014 00:37)

    enrico (lundi, 16 juin 2014 00:03)



    Cher Michel, J'ai découvert tes articles... Tous intéressants... Depuis notre première rencontre, mon point de vue sur les serpents et autres bestioles a changé...
    J'espere que tu aurais toujour la force de continuer avec se que tu considere un peu comme une mission...