Jordi Magraner, l'homme qui cherchait le barmanou

Diaporama illustrant l'article...

Par Michel AYMERICH

Un "roman de non-fiction" sur Jordi Magraner

Il y a quelques jours, j'ai terminé la lecture d'un livre, j'avais besoin d’approfondir les quelques connaissances que j'avais du sujet... Il était temps, j'ai d'autres lectures prévues ou en cours. Sur l'histoire plurimillénaire de la civilisation Chinoise; sur l'histoire également plurimillénaire de Jérusalem; sur l'influence récente et croissante de l'Islam en Europe; Viva, un roman historique récent qui accorde une place majeure à Trotsky et Malcom Lowry, et, dernier en date, Soumission, le dernier roman de Michel Houellebecq dont il me tarde prioritairement d'achever la lecture. Actualité littéraire et politique oblige. Et puis, c'est plutôt bien écrit...

Ce livre que je viens de lire est une biographie quelque peu romancée portant sur Jordi Magraner, Histoire vraie de l'homme qui cherchait le yéti. Gabi Martinez, l'auteur, en parle comme d'un « roman de non-fiction ». Il s'est, il est vrai, efforcé au plus près de restituer au lecteur la complexité de son personnage, alimentant sa biographie romancée des témoignages des proches, des témoins, et des archives mises à sa disposition.

L'Echide à ventre blanc

Magraner et moi étions nés la même année à Casablanca en 1958. Il était plus jeune de deux mois. Nous partagions en commun un intérêt manifeste pour l’herpétologie, cette science dédiée à l'étude des amphibiens et reptiles, lui plus que moi pour les premiers. Erik L'Homme qui l'a bien connu écrit qu'il était un « herpéthologiste brillant, découvreur de plusieurs espèces de batraciens ». Nous avions un ami commun, un herpétologiste montpellierain, Philippe Geniez.

C'est sur incitation de ce dernier que je fis le choix dans le cours d'une expédition d'une durée de deux mois au Maroc de partir à la recherche du serpent présenté en ce temps dans la littérature spécialisée comme étant le plus rare de ce pays, l'Echide à ventre blanc (Echis carinatus leucogaster), une vipère de petite taille, appelée également Vipère des pyramides. Répandue dans de nombreux pays, on ne connaissait alors sa présence que dans quelques rares stations au Maroc, dont en premier lieu celle des environs de la localité d'Aouinet Torkoz à l'extrême Nord du Sahara marocain.

Une soirée mémorable du 11 août 2002, j’eus la chance insigne de trouver cette vipère, après tant d'autres repartis frustrés, et d'être le premier [1] au Maroc à la photographier vivante ! Serpent réputé comme possédant le venin le plus dangereux à l'époque dans ce pays, faute notamment alors de sérum approprié, mais combien inoffensif relativement à bien des hommes. Jordi Magraner, lui, avait été la victime d'un tueur un peu plus d'une semaine plus tôt entre le 2 et le 3 août 2002.

L'assassinat de Jordi Magraner

Comme Trotsky, il avait été assassiné assis devant sa table de travail (non pas comme le fondateur de l'Armée rouge et l'adversaire le plus visionnaire de la politique de Staline d'un coup de pointe de piolet asséné sournoisement par derrière dans le crane par Ramón Mercader un 21 août 1940), mais au moyen d'une lame de couteau par un tueur dont le nom demeure inconnu. Coïncidence des consonances, du mois et des origines (Magraner, bien que franco-français, était Catalan d'origine comme Mercader), mais convergence des sournoiseries, car un homme que Jordi Magraner devait connaître (Trotsky connaissait son meurtrier) ou du moins en qui il avait suffisamment confiance, pour s'asseoir dos tourné à l'assassin, l'avait égorgé dans sa maison à Krakal dans la vallée de Bumburet au Pakistan.

Égorger est le moyen rituel utilisé pour tuer les animaux. Alors, le passage de l'égorgement d'un mouton à un homme ne demande t-il pas de franchir un tout petit pas pratique, d'autant plus petit que celui qui doit être tué n'est dans le meilleur des cas qu'un « mécréant » ?

« Quand le légiste procède à l'analyse du cadavre que la police avait étendu dans la salle d'autopsie à 19h45 le 3 août 2002, il déclara :

-ce n'est pas du boulot d'amateurs. C'est un travail de spécialistes, de gens entraînés » relate Gabi Martinez.

Magraner se sentait menacé, des bruits couraient sur lui, il était accusé parfois de pédophilie, d'autres fois d'espionnage, il était en outre connu pour prendre la défense des Kalash, un tout petit peuple polythéiste qui ne compte plus que 3000 à 6000 individus contre 100.000 au  XIXe siècle. « La grande majorité a dû se convertir, sous la pression grandissante d’un islam velléitaire gangrenant le Pakistan. » peut on lire sous la plume de Nicolas Autheman dans le Monde diplomatique de mai 2010. Les talibans faisaient parler d'eux, l'insécurité pour les non-Musulmans s'accroissait…

Mais plus de trois mois plus tôt, le 8 mai 2002 à Karachi au Pakistan, un attentat-suicide avait provoqué la mort de 14 personnes dont 11 employés français de la Direction des constructions navales (DCN) qui s'apprêtaient à rejoindre le chantier des sous-marins Agosta 90B. Ils « achevaient les sous-marins vendus au Pakistan. Parmi les nombreuses pistes évoquées, celle des propres services secrets pakistanais, en avertissement à la France qui s’apprêtait à conclure le même contrat avec l’Inde, l’ennemi juré… » nous apprend François Teutsch dans Boulevard Voltaire.

Alors les talibans ou les services secrets pakistanais étaient-ils responsables de l'assassinat de Jordi? Directement ou indirectement en laissant faire? Le lendemain de la découverte de la mort de Jordi Magraner, la police retrouva dans les latrines du couloir qui reliait la chambre au bureau le corps sans vie de Wazir, le jeune Kalash (12 ans) qui habitait chez Jordi. L'enfant s'était fait également égorger, il était quasiment décapité, son sang était frais, ceci à la différence de celui de Jordi qui était sec. Il gisait juste derrière la porte, la police n'avait qu'à l'ouvrir. Il semblerait bien que l'enfant s'était caché là, qu'il avait été découvert et que l'on avait voulu supprimer un témoin…

À la recherche du barmanou !

Quelques mois plus tôt, j'avais lu Des pas dans la neige. Aventures au Pakistan de Erik L'Homme (oui, c'est son vrai nom) qui a préfacé cette biographie de Jordi Magraner, dont il était ami et qui avait partagé avec lui une partie non négligeable de ses recherches de l'Homme sauvage au Nord du Pakistan. On y rencontre souvent Jordi, ce n'est toutefois pas l'objet principal de ce récit au demeurant très intéressant, agréablement écrit, qui relate la recherche du barmanou et la rencontre avec les Kalash, « appelés kafir (« infidèles ») par leurs voisins musulmans », écrit Erik L'Homme.

J'avais appris l'existence de Magraner, il y a quelques années déjà. Après avoir lu un ouvrage dont le titre ne pouvait manquer d’interpeller : L 'Homme de Néanderthal est toujours vivant de Bernard Heuvelmans et B. F. Porchnev (l'ouvrage a été récemment réédité), j'avais voulu en savoir plus et j'étais tombé sur le nom de Jordi Magraner et ses recherches.

Je me dois de préciser que Bernard Heuvelmans avait vu et photographié, conservé dans la glace et exposé dans une roulotte foraine au Minnesota dans l'Etat de l'Oregon, ce qui lui est apparu comme étant un authentique homme de type « néandertalien ». Le cadavre supposé avait ensuite été retiré de la circulation par son propriétaire. Heuvelmans n'ayant plus la possibilité de présenter cette preuve matérielle de son existence décida d'écrire ce livre, agrémenté de photos et de dessins basés sur les photos, où il argumente sa conviction de l'authenticité du cadavre photographié et de l'existence actuelle d'hommes de type « néandertalien» [2].

Plus tard, sur Internet, j'avais téléchargé Les hominidés reliques d'Asie centrale (1992), un document où Jordi exposait sa méthode et les résultats obtenus. Troublant...

Toujours sur cette vaste bibliothèque et vidéothèque qu'offre le monde numérique, j'ai pu voir récemment des parties de Sur la piste de l'Homme sauvage, un documentaire de 52 minutes de Pascal Sutra Fourcade, présenté sur Arte, consacré à Magraner et ses recherches sur le terrain. J'ai reconnu des personnages qui m'étaient devenus presque familiers à travers mes lectures : Jordi en personne, Shamsur, alors très jeune, l'inséparable Fjord le chien (un pur malamute d'Alaska) et des "témoins oculaires" du barmanou.

Sur Internet encore, j'ai pu voir Magraner lors de sa participation à la télévision belge pour discuter de l'existence ou non des hommes sauvages en général... Je note d'ailleurs que le Paléontologue Yves Coppens, également présent, admettait la possibilité qu'il puisse exister un hominidé vivant encore inconnu des scientifiques, là-bas quelque part en Asie centrale. Là, où Jordi Magraner entreprenait des recherches qui en recoupaient d'autres. Notamment celles d'une « Française émigrée en Russie, Marie-Jeanne Koffmann, une femme impressionnante, ex-capitaine dans l'Armée rouge, alpiniste, ayant fait la guerre dans le Caucase », selon les mots du journaliste Pierre Lagrange dans le journal Le Point.

Au tout début Jordi avait mis sur pieds une étude répartie en deux missions (il y en aura d'autres, il repartira de nouveau et résidera là-bas jusqu'à son assassinat) dans une région englobant le district de Chitral et ses entités limitrophes au Nord du Pakistan d'une durée totale de 19 mois. La première, destinée à « défricher le terrain » et assisté de Yannick L'Homme qui assurait les photographies, de décembre 1987 à novembre 1988 et la seconde de janvier à octobre 1990 en compagnie de Erick L'Homme, frère du premier et l'auteur du récit d'aventures mentionné plus haut vouées à la recherche d'un hominidé relique, appelé localement barmanou. Dans le Caucase, il est appelé almasty.

Jordi Magraner explique la démarche qu'il avait choisie: « Victime de la médiatisation et de l'amalgame avec la légende de l'Homme des neiges, le véritable problème posé, c'est-à-dire l'existence plausible d'un hominidé différent de l'Homo sapiens sapiens, n' a pas retenu l'attention des scientifiques, à quelques exceptions près. L'investigation sur le terrain a suscité un vif intérêt auprès d'amateurs passionnés, mais dépourvus de rigueur et de méthode.

Cette approche méthodique me paraissait la première à concevoir avant d'émettre un avis quelconque sur cette question. C'est ainsi que naquit l'idée de recueillir à nouveau des témoignages, mais en procédant cette fois d'une façon tout à fait scientifique et en tant que zoologiste. »

Pour ce faire Jordi alla jusqu’à apprendre le chitrali, la langue locale. Sa méthode d'une grande rigueur scientifique consista en l'élaboration d'un protocole d’investigation qui, écrit Michel Raynal, « utilisait un questionnaire à choix multiple portant sur 63 critères anatomiques : les 53 critères définis par Heuvelmans sur l’homme congelé, plus 10 autres ajoutés par Jordi Magraner. Les questions sont donc neutres ; par exemple : "les membres supérieurs sont-ils longs ou courts ?" [ caractère n° 35 ], "le pied est-il large, étroit ?" [ caractère n° 47 ], etc. Il posait les questions dans le désordre, et plusieurs fois les mêmes questions. D’où une grande richesse des rapports ( bien sûr, le témoin n’a parfois pas vu tel détail, ou ne s’en souvenait plus ). Le tableau synoptique obtenu des 27 témoignages et des 63 caractères est d’une cohérence quasi-parfaite avec celui d’Heuvelmans... »

Jordi Maganer, dans le cours de ses investigations montrait aux témoins quelques 90 représentations (Photos, dessins) de créatures velues d'apparence humaine, dont des ours qui pouvaient dans certaines circonstances être confondus avec des humanoïdes. Ces ours étaient montré dans les attitudes les plus humaines possibles... Il présentait des singes anthropoïdes (gorilles, orangs-outans, chimpanzés...) et d'autres singes, tels des macaques, mais aussi des représentants de Chasseurs-cueilleurs, comme les Aborigènes d’Australie, les Pygmées, les Bushmen, les Aïnous, des reconstitutions d’hommes préhistoriques et de primates comme les australopithèques et les pithécanthropes, les hommes de Cro-Magnon et de Néanderthal, ainsi que l'homme dit « pongoïde », dont Bernard Heuvelmans avait fait réaliser des dessins basés sur ses photos prises de « l'homme congelé ».

Michel Raynal rapporte qu'à « ce stade de l’enquête, tous les témoins ont désigné l’homme pongoïde, c’est-à-dire le dessin effectué par Alika Lindbergh sous les directives d’Heuvelmans, de l’aspect du spécimen congelé », tel qu'il devait être à l’état vivant... [3]

J'aurais aimé connaître Jordi Magraner, aller sur le terrain avec lui et discuter à la fois des perspectives de nouvelles recherches sur le barmanou (afin de confirmer ou... infirmer son existence) et sur la situation tragique du peuple kalash dans un environnement religieux (musulman) hostile. Sans doute, dans ces années-là surtout, nous serions nous disputés sur des questions politiques. Mais s'il vivait encore de nos jours, nous aurions peut-être pu trouver un terrain d'entente dans ce monde où le paradigme d'aujourd'hui diffère de l'ancien sur un point devenu crucial : celui d'un fondamentalisme musulman qui oblige les uns et les autres à se repositionner...

NOTES:

[1] Quelques années plus tard, la chance se représenta et je pus photographier un autre exemplaire vivant de cette espèce, cette fois dans une toute nouvelle station, près d'Agdz au Maroc. Entre temps de nouveaux représentants de ce serpent ont été photographiés par El Kentaoui Lazghem, Gabri Mtnez, Jean Chevallier, etc.

[2] Voir: http://www.art-3.org/art-contemporain/wp-content/uploads/HOMME-CONGELE-EDITION-art3.pdf

[3] Plus d'informations sur ce thème ici: http://cryptozoo.pagesperso-orange.fr/vedettes/hom_sauv.htm

"Les hominidés reliques d'Asie centrale". Par Jordi Magraner

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Commentaires : 4
  • #1

    BALLOT (mardi, 10 février 2015 07:59)

    Grand merci à vous pour cet hommage.
    Lorsque nous sommes sur le terrain il y a toujours des dangers. Ceux pris par Jordi à l'aube d'une découverte essentielle pour l'anthropologie lui coutèrent la vie .
    Alors merci pour cet hommage et espérons qu'un jour la science saura reconnaître le travail fait par Magraner
    Cordialement
    Michel Ballot

  • #2

    Patrick (jeudi, 12 février 2015 21:46)

    Article intéressant...
    Peut-être y aura t-il matière à répondre à la question de la filiation du barmanu, s'il existe, quand on en saura plus sur cette "nouvelle espèce" éventuelle :
    "Quoi qu'il en soit, cette nouvelle découverte suggère que plusieurs groupes distincts d'humains archaïques évoluaient en Asie au même moment, certains étant plus primitifs que d'autres : "Puis les hommes modernes se sont dispersé dans cette région autour de 50 000 à 40 000 ans, et ont rencontré divers autres groupes d'Homo", continue Yousuke Kaifu. "C'est une histoire très différente, complexe et excitante, en comparaison de ce que nous avons appris à l'école". http://www.journaldelascience.fr/homme/articles/nouvelle-espece-humaine-decouverte-4515

  • #3

    isa magraner (lundi, 18 mai 2015 09:20)

    J'ai lu avec plaisir votre article sur Jordi Magraner, mon très regretté oncle, et je vous remercie d'avoir mis en avant sont travail unique. Cela fait des années que nous essayons d'honorer sa mémoire, son travail et le sacrifice de sa vie afin qu'il ne soit pas dans l'oubli. Merci pour lui, dommage que vous ne vous soyez pas connu avec Jordi.
    www.jordimagraner.com

  • #4

    Michel Aymerich (mardi, 19 mai 2015 00:30)

    A tous, merci pour vos commentaires! Chère Isa, je n'exprime hélas ici qu'une évidence. Je déplore infiniment ce drame... J'espère toutefois que son travail sera considéré un jour comme un travail exploratoire qui reste à compléter. Il m'est arrivé de penser que ce serait bien de monter une équipe pour aller voir ce qui peut exister là-bas..., mais depuis quelques années l'idée semble inconcevable tant le danger s'est accru dans cette région du monde. Toutefois il n'y a pas que le Pakistan. Peut-être que d'autres personnes rapporteront des informations nouvelles et alors le nom de Magraner ressurgira!