Réflexions libres sur le comportement du cobra royal (眼鏡王蛇), Ophiophagus hannah, relativement au rapport des hommes envers lui

Dans le Guangxi, Chine 2017 ©AYMERICH Michel
Dans le Guangxi, Chine 2017 ©AYMERICH Michel

Par Michel AYMERICH

 C'est l'espèce de cobra pouvant devenir la plus grande et aussi devenir le plus long serpent venimeux du monde.

 Le plus grand exemplaire, connu et mesuré au zoo de Londres, atteignait 5,71 m !

 Cela signifie la possibilité et même la probabilité de l'existence d'individus plus grands encore...

 Sa venimosité est légendaire. On le dit capable de tuer un éléphant ou plusieurs hommes. Il y aurait beaucoup à dire sur le caractère de ces affirmations, de nature essentiellement spectaculaire.

 Les informations qui circulent sur le cobra royal sont souvent lacunaires et me paraissent surtout tendancieuses, dès qu'il s'agit de son comportement. Les assertions selon lesquelles ce serpent serait particulièrement « agressif » et les vidéos qui viennent accorder un semblant de confirmation par l'image à ce qui est devenue une croyance largement partagée ne sont pas rares dans les pays sous influence majeure d'un ou d'un autre monothéisme.

Dans le sud de la province du Yunnan, dans la région du Xishuangbanna, une mère de famille et son fils adulte me racontèrent très détendus que près de chez eux vivait un grand cobra, sans doute d'après la description un cobra royal. Eh bien, ils n'en étaient pas le moins du monde dérangés!

 J'ai eu l'occasion de vérifier de visu ce qu'il en était réellement de «l'agressivité» des représentants de cette espèce, lors de trois voyages en Chine. Surtout, j'ai eu le plaisir et la chance insigne de manipuler, et cela récemment, plusieurs cobras royaux élevés dans une ferme d'élevage du sud de la région autonome du Guangxi.

 Je ne croyais pas la chose véritablement possible, bien qu'un vague sentiment me laissait penser que peut-être les choses n'étaient pas aussi simples. En général, les croyances populaires sont rarement source de savoir fiable. Et dans les pays imprégnés de monothéisme, les préjugés envers les ophidiens laissent encore moins de place à une ouverture d'esprit qui exclut leur diabolisation...

 N'avais-je pas, toutefois, publié une photo troublante alimentant un diaporama illustrant l'article suivant « Capture d'un cobra au Maroc »? Une photo qui m'avait été envoyée par un ami chinois, laquelle avait suscité en moi un étonnement et un début de questionnement sur la faisabilité d'une manipulation sans crainte des cobras royaux. En effet, cette photo ne représentait-elle pas un homme brassant littéralement des cobras royaux ?!

J'avais, certes, cette photo quelque-part enfouie dans ma tête, mais la chose me paraissait demeurer irrémédiablement de l'ordre de l'impensable. Je ne parvenais pas à tirer de conclusions contredisant clairement l'image que l'on donne d'un serpent inévitablement « agressif ». Mon inconscient culturel était encore le plus fort...

En même temps, les cobras royaux me rappelaient assez les couleuvres de Montpellier, Malpolon monspessulanus. Ces deux espèces ont en commun d'être agiles, d'avoir plutôt une bonne vue et de pouvoir observer de loin, d'être volontiers ophiophages (mangeurs de serpents). Leurs tempéraments me semblaient pouvoir offrir quelques points de ressemblance.

 Mais jusqu'où pouvait aller cette toute relative ressemblance ? Jusqu'au comportement envers les hommes?

 J'avais observé au Maroc chez des couleuvres de Montpellier qu'une fois qu'elles ont cessé de mordre, elles ne mordent plus jamais. Au point de pouvoir les placer dans un milieu naturel, les reprendre et les manipuler sans aucune tentative de leur part de mordre comme elles l'avaient fait au moment de leur capture. Ces couleuvres, pourtant d'origine sauvages, s'habituent à ce point à la présence humaine qu'elles acceptent après avoir été déposées en pleine nature de saisir et d'ingurgiter des proies trouvées mortes sur la route. Une grande représentante saharienne de cette espèce, d'une taille de plus de deux mètres, avait même été jusqu'à aller retrouver une gerboise que je lui avais fait sentir quelques minutes plus tôt. Alors que je l'a tenais en main, elle avait senti en dardant une langue intéressée la gerboise tuée accidentellement par une voiture. Puis lâchée à deux mètres de distance du rongeur, elle avait entrepris de le retrouver et l'avait avalé sans se soucier ni de ma présence ni de celle d'une équipe de télévision... Il s'agissait pourtant dans ce cas, comme dans les autres, d'un serpent sauvage !

 Pourquoi donc des cobras ne pourraient-ils pas eux aussi se comporter de manière similaire ?

«Agressif», le cobra royal?

 Concernant le cobra royal, la question me semblait devoir demeurer Ad vitam æternam sans réponse satisfaisante dans la mesure où, me semblait-il, personne ne pouvait risquer sur la durée une manipulation pareille à celle réalisée avec une couleuvre afin de vérifier la chose.

 Pourtant, en toute logique, j'aurais dû avoir à l'esprit que la photo de ce Chinois brassant littéralement des cobras royaux, ses pieds dans des sandales recouvertes eux-aussi de cobras, contredisait de manière décisive l'image dominante. Mais voilà, j'avais été confronté une première fois à un encore jeune cobra sauvage de 1,60 m qui s'était comporté comme une furie incontrôlable. Puis quatre ans plus tard j'avais visité une ferme dont l'éleveur manipulait ses cobras avec une prudence extrême à l'aide d'une pince et d'un gant de protection. Ses cobras se comportaient avec lui, comme entre-eux (!), avec une grande nervosité. J'avais aussi, avant et après ces expériences, vu ou revu des vidéos et des photos qui semblaient démontrer que voilà bien une espèce qui demeurerait inaccessible aux manipulations autres que celles consistant à maîtriser le serpent par la tête ou du moins en tenant celle-ci à bonne distance d'une morsure...

 Pourtant, lors de mon dernier séjour en Chine où j'ai visité une nouvelle ferme à cobras, quelle ne fut ma surprise de découvrir que j'avais intériorisé un préjugé. Alors que d'habitude si attentif à déconstruire les bases culturelles et psychologiques des préjugés relatifs aux mal-aimés que sont serpents, scorpions et araignées, je n'avais pas échappé cette fois-ci à celui de la perception du cobra royal comme espèce nécessairement « agressive ». Si tant est, par ailleurs, que ce concept soit doté d'une quelconque logique, lorsqu'il s'agit de qualifier non pas un comportement d'agression intentionnelle, mais une réaction purement défensive. Que dirait-on d'un homme jugé pour tentative de viol qui dirait de sa victime potentielle : «Elle était agressive!»

 La prise de conscience que ma perception n'était qu'un préjugé a commencé de la manière suivante. Je visite une ferme afin d'y réaliser quelques photos de cobras royaux que j'espère d'une taille plus grande que ceux qu'il m'avait été donné de voir lors de mes séjours précédents en Chine. Je rentre dans un enclos et commence à réaliser quelques clichés. Devant mon hésitation à m'approcher de très près, les Chinois, une jeune femme et deux jeunes hommes -tous les trois sûrs d'eux et souriants-, me rassurent et m'encouragent à me rapprocher. Je ne suis pourtant pas loin du tout des serpents et ne comprends pas vraiment la signification de leurs mots rassurants.

Une fois sorti de l'enclos, je dis que j'ai vu un cobra un peu plus gros, mais resté caché dans son abri. Je pose la question. Y a-t-il un plus grand cobra que ceux là ?

 Les jeunes éleveurs me répondent que oui avec sourire et je suis invité à entrer dans un autre enclos, lequel jouxte le premier. Enfin ! Je vois avec fascination un grand cobra comme j'espérais tant en voir. Je demande si je peux le photographier à l'extérieur de l'enclos. Les jeunes éleveurs acquiescent, toujours avec leur sourire amical et désireux de faire plaisir...

 L'un deux sort le bel animal. Celui-ci se trouve dans la phase précédent une mue très prochaine. Déjà, ses yeux ont perdu leur opacité. Ils n'ont maintenant plus cette coloration bleutée caractéristique des serpents qui vont muer. Le serpent peut de nouveau voir normalement. Il va donc bientôt muer. Il muera tout juste après mon départ. Oh, malchance. J'aurais tant préféré le photographier dans toute sa splendeur !

 Comme on peut le voir sur les photos qui accompagnent mon article, j'ai réalisé une série de clichés et m'étais « risqué » (croyais-je encore à ce moment) à tenir à bout de bras le grand cobra en espérant qu'il déploie sa coiffe en se tenant dressé très haut. Mais déjà lors de la séance photographique précédente, le serpent ne voulait pas se tenir haut, ne déployant sa coiffe que sans grande conviction. Il ne se sentait pas particulièrement menacé. Il ne soufflait pas, il n'ouvrait pas sa gueule pour m'impressionner ni ne me chargeait pour me contraindre à reculer. Une seule fois, car je le provoquais vraiment trop, il avait donné un petit cou de tête sur ma chaussure.

 Ce cobra est en fait habitué à être manipulé et ce faisant ne craint pas l'homme. Lors de ma première séance de photos, j'avais entendu (cela m'était traduit par mon accompagnatrice chinoise qui est bilingue) : «N'aie pas peur ! Sois sans crainte...» et « N'aie pas peur ! Sinon, il sent ta peur... ».

J'entendais, mais ne comprenais décidément pas la vraie signification de leurs mots, car je n'avais pas peur, mais restais très prudent. Je voulais tout simplement ne pas risquer d'être mordu. En fait, ce serpent, comme les autres, n'était pas disposé à mordre. Il ne mordait jamais.

Je ramène le grand cobra dans son enclos ou bien il changea de main et fut ramené. C'est un détail qui échappe maintenant à ma mémoire.

  Puis Miss Chong rentre de nouveau dans le premier enclos qui contient peut-être une vingtaine de cobras royaux. De ceux que j'avais commencé au tout début à prendre en photo. Elle ramasse nonchalamment l'un deux. Je fais quelques photos, étonné de son aisance à le manipuler. Comme s'il s'agit d'une couleuvre.

 Elle sort avec lui hors de l'enclos. Maintenant, à leur tour les deux autres éleveurs chinois ramassent chacun un cobra et sortent avec. On me rassure en me les donnant. Je n'ai rien à craindre, insistent-ils à l'unisson. Je me laisse convaincre. De toute façon, je vois bien qu'ils manipulent sans crispation leurs cobras. Puis d'autres cobras sont amenés.

 Maintenant, je ne sais plus combien entourent mon cou. Quatre, cinq ?

 Je laisse les cobras utiliser les parties de mon corps comme autant de support. Je ne les serre jamais. Ainsi, je le sais, tout risque est exclu...

 Le fait que les morsures par cobras royaux dans cet élevage en Chine (et dans d'autres?) où ces serpents sont manipulés très jeunes ne semblent pas à déplorer indiquerait une certaine ressemblance au niveau comportemental avec les couleuvres de Montpellier évoquées plus haut. Il semblerait ainsi que les deux espèces soient opportunistes en ce sens qu'elles savent dans une certaine mesure s'adapter à des situations différentes. Toutefois, différence notable chez ces couleuvres, l'adaptation opportuniste se fait même chez des adultes sauvages ayant donc vécu indépendamment des hommes. Serait-ce possible avec des cobras royaux ?

 Il me semble avéré que toutes les espèces de serpents, même nées en captivité et traitées avec douceur, n'ont pas comme chez les cobras royaux cette forme d'intelligence consistant à ne pas reproduire systématiquement un même comportement défensif. Mais bon, ce ne sont là dans l'ensemble que des réflexions spontanées qui ont le défaut (et la qualité) de n'être pas soumises au filtre d'une prudence stérilisatrice quant à l'exposé de leur teneur...

 PS:

 Toutefois, une mise en garde! La manipulation des cobras royaux est déconseillée. Les manipulations visibles ici ont été rendues possibles dans des conditions particulières. Les cobras sont tous nés en captivité et habitués très jeunes à être manipulés avec douceur. Ne cherchez pas à reproduire ces manipulations de manière inconsidérée...

Photos exposées dans leur ordre chronologique correspondant au texte de l'article...

A propos de notre perception inconsciente, en tant qu'héritiers de cultures imprégnées de monothéisme...

Androctonus amoreuxi, Sahara (Maroc) ©AYMERICH Michel
Androctonus amoreuxi, Sahara (Maroc) ©AYMERICH Michel

 Notre perception est culturellement surdéterminée par l'imprégnation entretenue par l'un ou l'autre monothéisme. Cette perception se retrouve enfouie profondément dans l'inconscient culturel à la base d'histoires aussi largement popularisées qu'elles transmettent un message faux et nuisible.

 En voici deux exemples connus :

 Le laboureur et le serpent gelé

 « Un laboureur trouva dans la saison d’hiver un serpent raidi par le froid. Il en eut pitié, le ramassa et le mit dans son sein. Réchauffé, le serpent reprit son naturel, frappa et tua son bienfaiteur, qui, se sentant mourir, s’écria : « Je l’ai bien mérité, ayant eu pitié d’un méchant. »

 Cette fable montre que la perversité ne change pas, quelque bonté qu’on lui témoigne. » (Fables d’Ésope)

 La fable du scorpion et de la grenouille

 « Un scorpion et une grenouille se rencontre sur la rive d'une rivière. Le scorpion se tient à distance respectable et s'adresse à la grenouille.

 Scorpion : J'aurais un service à vous demander madame la grenouille.

 Grenouille : Allez y ça pourrait peut être m'intéresser.

 Scorpion : Voilà, je dois absolument traverser la rivière car j'ai un rendez-vous important de l'autre coté de la rive et je suis déjà en retard. Donc je me demandais si vous pourriez me prendre sur votre dos pour me faire traverser la rivière, car vous savez que nous les scorpions nous ne savons pas nager.

 Grenouille : Mais voyons monsieur le scorpion - tout le monde sait bien que la piqûre de votre dard est mortelle et que si je vous prends sur mon dos je risque la mort.

 Scorpion : Mais voyons madame la grenouille un tel raisonnement n'est pas digne de votre intelligence - si je vous pique je vais moi aussi couler avec vous au fond de la rivière et au risque de me répéter nous les scorpions nous ne savons pas nager.

 La grenouille se laisse convaincre et prend le scorpion sur son dos et nage vers l'autre rive de la rivière.

 Rendu au milieu entre les deux rives la grenouille sent le dard du scorpion s'enfoncer dans son dos.

Avant de couler elle s'adresse au scorpion

Grenouille : Mais pourquoi scorpion m'as tu piqué - ton incapacité à nager vas te condamner à une mort certaine.

 Scorpion : Tu m'excuseras grenouille mais c'est dans ma nature! »

(SOURCE:http://yvesisabelle.com/blog/blog1.php/2010/06/29/la-fable-du-scorpion-et-de-la-grenouille)

Non, les scorpions ne piquent pas inévitablement. Ce n'est pas dans leur nature de piquer systématiquement. Ainsi peut-on même les tenir en main, refermer la main doucement sur le scorpion sans se faire piquer. L'arachnide se sent alors protégé du vent et du soleil. Je l'ai fait de nombreuses fois pour le démontrer...

Écrire commentaire

Commentaires : 0